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Quelque chose en moi a toujours été absent. Un canyon creusé à la hache sillonne mon corps. Une peine insatiable est gravée en moi comme dans toutes ces femmes qui m’ont précédées. Une lignée de douleur. La folie, qui s’est déclarée immense en moi, m’a amené la lucidité nécessaire pour ne jamais répéter cette génétique. Ma pointe de vérité, la seule, qu’il m’arrive encore d’échapper.

Ce canyon, quand il se fait supportable, se camouffle heureusement bien. Bas résilles, lèvres peintes, minijupes et décolletés. Cigarette tachée de rouge qui fume entre mon index et mon majeur. Je me tiens au-dessus du monde, là où les passants, la ville, qui défile sous mes pieds, mattent le dessous de ma jupe. Je suis constamment envahie du mouvement des autres, de leur bassin, jamais du mien. M’en fou. J’ai peur des hauteurs et je m’en fou. Une nuit, je me suis même couchée sur Paris ; je me suis laissée pendre dans le vide, seule la pression de ma poitrine contre une maigre barrière me retenait. J’avais les jambes, les bras et la tête complètement abandonnés à l’air épais et humide. Du haut de ce douzième étage, je n’ai pas eu peur. Même mes peurs, un jour ou l’autre, me fuient à force d’en avoir marre d’être étouffées par moi. Tout, un jour ou l’autre, prend congé de moi, de mon corps défoncé, vêtu de trous, peint et repeint chaque jour, pourri.

Je force les choses à prendre congé de moi, la stabilité n’est pas pour moi : elle vide mon corps, l’empêche de se putifier dans toute sa grandeur. Quelques semaines déjà depuis ma dernière putification, j’essaie de résister à l’envie de massacrer tout ce qui est patient avec moi. J’ai peur que l’on me cloisonne entre ses bras. Comme par prévention, je sors mon gun imaginaire et je flingue tout. Il faut se rendre à l’évidence : il est impossible de s’imaginer un futur avec moi, je crève à petit feu. Je vis dans l’étouffement, dans la recherche du prochain exutoire, de la prochaine échappatoire de secours.

Les bébés et les enfants me donnent pourtant envie de pleurer, les ventres ronds de vie aussi. Mais jamais plus je ne regarderai l’avenir dans les yeux, jamais plus je ne le confronterai. Jamais plus d’enfant dans le bas de mon ventre, jamais plus d’amour éternel, jamais plus de projets communs. Seul mon corps percé, usé jusqu’à la corde, défoncé, au centre de mon moi sombre qui bardasse. Dans le bas de mon ventre, que des queues, des doigts et des objets de plastique. Jamais plus de fœtus. Jamais plus.

Je veux me putifier devant la grandeur de ces hommes qui m’endurent le temps d’une track. Ces hommes qui se plient à mon corps, qui sont incapable de voir plus loin que mon corps défoncé. La tendresse m’effraie. Je suis un cliché ambulant.