Insomnies

Il n’est, pour moi, pas nécessaire d’attendre le froid pour aller crever seule. Je sors, au gré de mes mauvaises habitudes, m’enivrer et m’étouffer les poumons. J’ai l’intérieur noir, littéralement. Cet automne, trop de nuits et de pages blanches. Rien à noircir, je me suis mise au fusain. L’art foncé qui tache tout sur son passage. Mes doigts, la table, mon linge, mes yeux que je frotte. Ils piquent, mes yeux. Ils piquent depuis que je suis née, un aimant inlassable qui me tire vers la lâcheté du sommeil. Pourtant, lorsque je les ferme, les songes ne me portent pas dans leurs bras jusqu’à la douceur de la nuit : leurs bras ne cessent de m’échapper, de laisser mon corps se fracasser contre le sol. Une boule de verre. Autant de réveil que d’heures dans une nuit, j’aimerais parfois que l’on me débranche huit heures par jour.

Dans l’infinité de mes draps, un corps ronronnant m’accompagne dans mes péripéties nocturnes. J’aimerais plonger au plus profond de ce corps inerte, lui voler un peu de cette sérénité, de cette paix intérieure qui lui permet un lâcher prise contrôlé. J’ai faim de son sommeil. Lors de mes insomnies, je monte souvent à l’étage et je m’observe dans la glace de la salle de bain. Mon visage dodu, mes seins un peu pendants, mes cuisses molles. J’aime ensuite aller chercher une chatte, déranger son sommeil pour la ramener tout contre moi dans le lit, en espérant qu’elle y reste. J’aime sentir leurs poils tout contre mon visage qui vient piquer mes yeux, leur moteur ronronnant qui bourdonne contre ma peau et leurs yeux mi-clos qui décrivent l’extase. La présence des chats est de celles que je trouve les plus réconfortantes ; ils font pour moi office de petite maison à souvenir.

Quand viendra l’heure des rayons de soleil qui frapperont mon visage endormi, le corps à mes côtés reprendra son contrôle. Ses doigts viendront caresser mon visage comme la plus belle des pierres précieuses qu’il n’ait jamais pris contre lui. Je m’étirerai, en imitant mes chattes, contre lui qui viendra m’embrasse, en ligne sinueuse, du creux de mon cou jusqu’à mon genou. Au bout de quelques minutes, mes yeux s’ouvriront pour de bon, je l’embrasserai en lui disant qu’il pue de la bouche, parce que je suis moche.

Ce jour-là, les chats m’attendront devant le bol de nourriture et s’exciteront à mon arrivé. Leurs mouvements réchaufferont mes mollets pendant que j’allumerai la machine à café, jusqu’à ce que je remplisse le bol de croquettes salées. Pour un temps, le lien qui m’unit à eux s’étirera. Puis, ce sera pour eux le temps de la sieste. Voilà pourquoi j’ai toujours voulu être un chat : vivre quand bon me semble et dormir sur commande. Avoir un motif. Avoir un pelage. Avoir une queue en point d’interrogation. Je me serais jetée dans la potion, étant petite. Aujourd’hui, je me demande à quoi servent les insomnies des ceux qui ne peuvent écrire. Lorsque les mots les frappent tel la foudre, il doit être horrible de rester immobile, de se laisser blesser sans n’avoir rien à noircir. Pires encore sont les insomnies de grand vide. Le désert qui t’assèche l’intérieur, qui te force à attendre le moment où tes yeux se fermeront sur une page tout aussi vide. Rien. J’ai peur du vide.