Pise

by salomelandry

Pour ce dîner dans le reflet des étoiles, on mangerait sûrement des pizzas pochettes. Celles quatre fromages parce que t’sais. On parlerait, de nos enfances et des vacheries qu’on a vécues, les fesses dans le sable. On parlerait pas du futur parce qu’on est pas comme ça. 

 

Quand je lis des livres qui parlent de la mort je pense à toi. Quand je pense à ma mort, je me dis qu’elle doit se faire avant la tienne. De nous deux, je dois être la première à mourir. Parce que tu es bien plus fort que moi. J’aimerais être forte comme toi. Juste au cas où. Mais j’suis pas forte comme ça. J’suis pas forte comme ça pis j’suis pas prête à partir tu’suite. Ça fait que attends. Attends que ma peau de bébé vieillisse et se creuse. Attends que mon coeur décélère pis que mon intérieur humide fasse en moi de lents mouvements vers la décomposition. Attends que je parle pour partir.

La nuit, quand je suis avec toi, j’aime quand tu me serres fort. J’aime que tu tiennes ma main, quand il fait trop chaud. Alors, je sais que tu es là, que tu t’accroches à moi et que quelques fois, ça nous aide à mieux flotter. Même si des fois, ça m’empêche de dormir. Je dois te dire que j’ai tout le temps peur que tu meurs.  Que tu disparaisses miraculeusement, que je reçoive un appel fatal, que je retrouve ton corps jauni et froid. J’ai vu un corps comme ça rien qu’une fois dans ma vie et j’y repense tout le temps. Comme une vision d’horreur qui revient sans cesse se mettre de force dans mes yeux. La peau jaunie, la bouche entrouverte et les yeux révulsés. Le corps tendu et à la fois libéré. J’imagine que tu as la même image dans ta tête mais en mille fois pire: le corps jauni, c’était un peu toi. Sur les bancs d’hôpital après, j’ai senti qu’on venait de perdre un morceau de toi. Tes articulations ont flanché, ton dos aussi. Des boulons et sûrement même une pièce de machinerie lourde sont tombés de toi, sans faire de bruit. J’ai souvent l’impression que tu cherches encore un peu ces bouts de toi. Ils ne reviendront pas. Les trous vont se remplir de souvenirs. Tout en restant ma personne préférée, tu en es devenue une nouvelle. Un drame s’est inscrit dans tes os. Par moments, tu prends un peu les allures de la tour de Pise et je me sens comme une touriste qui fait semblant de te retenir de tomber.

Le matin, quand je suis avec toi, j’ai envie de te faire des crêpes en forme de pleine lune et des bisous en forme d’étoile, pour nous féliciter d’être rendus un jour plus loin. Je reproduirais ma carte du ciel sur ton plafond pour te montrer que j’ai l’amour et la souffrance en scorpion, comme toi. Comme si ma planète Vénus était venue se loger dans le creux de ta clavicule. J’aimerais te montrer que c’est sûrement pour ça que tu es une de mes personnes préférées et que même si j’ai essayé de t’haïr quelques heures, même si j’ai brisé volontairement le vinyle que tu m’avais donné en cadeau, demain je vais être encore là parce que la lune, le soleil, les planètes et la mer vont m’y pousser.

 

Pour le dîner, je voudrais te montrer que quand on respire la mer, on se sent un peu plus proche des étoiles. Juste en haut de Cassiopée, je te montrerais que je suis un peu comme toi. Que jusqu’à ce que notre satellite explose, on peut faire un bout de chemin ensemble. Je te montrerais la nouvelle étoile qui a poussé en haut de ma fesse et on continuerait à ne pas se dire les choses qu’on ne se dit pas. Je ne te dirais pas qu’un soir d’Octobre que je feelais comme Novembre, j’ai chanté l’espionne russe dans ma tête pendant qu’on faisait l’amour. Je ne te dirais pas que j’ai remis notre relation en question quand j’ai si que tu n’aimais pas les chats. Pour ce dîner dans le reflet des étoiles, on mangerait sûrement des pizzas pochettes. Celles quatre fromages parce que t’sais. On parlerait, de nos enfances et des vacheries qu’on a vécues, les fesses dans le sable. On parlerait pas du futur parce qu’on est pas comme ça.

Au souper, je te montrerais que tu vois, quand on respire fort, le temps va plus vite et notre corps se répare. Mon coeur d’appoint derrière mon genou cesse de battre parce que le vrai recommence à battre. Tes boulons et ta machinerie lourde se reconstituent peu à peu.

Demain, quand je serai moi aussi une gravure dans tes os, un souvenir étiolé en forme d’articulation, et que tu regarderas la nuit avec une autre, j’aurai toujours une planète dans ta clavicule et tu auras toujours une étoile en haut de ma fesse. Parce que même dans la distance et le silence, je veux que tu me laisses partir avant.

Advertisements