Automat

by salomelandry

Ekphrasis or ecphrasis, from the Greek description of a work of art, possibly imaginary, produced as a rhetorical exercise, often used in the adjectival formekphrastic, is a graphic, often dramatic, description of a visual work of art.

 

C’était il y a peut-être 10 ans. Ou encore, c’était peut-être hier. Je me souviens que je traversais une période sombre où mon art était encore incertain, où mes coups de pinceau ne donnaient pas l’effet que je désirais. Je passais mes nuits à errer dans les rues de New York à la recherche d’un sujet, à la recherche d’une fenêtre éclairée qui me permettrait un regard voyeur dans l’intimité d’une femme, d’un couple, ou même d’un animal. Je croisais, de temps à autre, une colonie de rats d’égout qui fuyaient sous le tremblement de mon pas et de jeunes couples aux allures de Broadway et à l’amour parfait qui marchait, bras dessus bras dessous. Rien qui ne me donna envie de peindre à l’époque. Ce n’est qu’un soir dans un café à la sortie de la gare de train que je l’ai vu. J’étais assis depuis déjà une heure à lire de vieilles découpures de journaux rangées dans un carnet noir en quête d’inspiration. Il ne restait dans ma tasse que le cerne brun de café séché et je m’apprêtais à enfiler mon manteau quand elle est entrée et s’est assise à la place devant moi en commandant un expresso à la serveuse qui semblait vers la fin de la quarantaine. C’est à ce moment que je vis mon tableau et commença une esquisse dans mon carnet. Dans le coin gauche inférieur, un vieux calorifère cuivré, qui traduisait bien le climat pluvieux et triste de l’automne, étrangement situé près de la porte recouverte de peinture noire laquée, comme pour réchauffer l’air qui y entrait. Le mur derrière elle était surplombé par une énorme fenêtre par laquelle l’on n’apercevait rien de l’extérieur, seulement la réflexion d’une rangée de lumière du plafond du café. Ou peut-être n’était-ce que les lampadaires de la rue, je n’en sais toujours rien. Seulement, ces lumières semblaient dessiner une route dans le ciel vers un point de fuite inconnu. Le bord de la fenêtre était décoré d’une coupe de verre remplie de fruits orangé, rouge et jaune, j’y voyais une petite nature morte posée sur fond d’infini noir. Au centre de ce tableau, érigée sur le sol crème brillant, il y avait cette femme assise à une table ronde en marbre blanc à la base d’épais bois peinturé de noir laqué. Face à elle patientait une chaise à la même allure que la table, qui semblait attendre quelqu’un qui ne viendrait jamais la tirer et s’y asseoir. La femme à la peau pâle et aux joues rosies par la fraicheur d’octobre portait un chapeau ocre bien enfoncé sur sa tête, un grand manteau émeraude à l’encolure et aux manches ornées de fourrure noire. Son regard était penché vers sa tasse de café qu’elle tenait de sa main nue – l’autre étant étrangement couverte d’un gant de cuir noir. Ses yeux, qui semblaient peints de noir, et sa bouche, d’un rouge bordeaux, rendaient son expression faciale d’autant plus triste qu’elle ne l’était déjà.

Lorsque je finis mon esquisse, je commandai un autre café pour continuer à l’épier. Comme moi, elle semblait venir de nulle part et être à la recherche de quelque chose ou plutôt de quelqu’un. Dans l’attente de ce qui lui redonnerait vie. Vers minuit, elle rattacha son manteau et disparue dans la noirceur infinie. À minuit une, je m’empressai de courir dehors la rattraper, mais elle avait disparu aussitôt sortie. À minuit une, ce soir-là, ce fut la première nuit du reste de ma vie.

automat

Edward Hopper, Automat, 1927.

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