Les papillons de nuit

by salomelandry

Petite, on a omis de me dire qu’on m’aimait. C’est arrivé, quelques fois, plus vieille, quand j’ai commencé à le demander. Un petit peu de mots et des cadeaux pour compenser. Des sorties au cinéma et au St-Hubert pour me féliciter de mes A dans mon beau bulletin. L’amour reçu dépendait de mon intelligence, de ma beauté. «T’es belle» qu’on me disait. «Merci, c’est gentil» que je répondais avec mon grand sourire, toute fière de recevoir ces paroles vides de sens.

Parce que un «t’es belle» vaut pas d’être prise dans des grands bras avec un petit «je t’aime». «Oui mais on t’a fait une belle chambre dans notre nouvel appart’.» Ok. Au moins j’ai pu devenir une matante à chat et une grande dépendante affective.

Oui, j’en suis venue à capoter quand mon amant ne me prend pas dans ses bras toute la nuit. Quand rien de nos deux corps ne se touche pendant la nuit. J’en suis venue à avoir peur qu’on ne m’embrasse pas tous les matins en me levant. À avoir peur quand on ne m’appelle pas pour prendre de mes nouvelles. À le prendre personnel si on ne m’invite pas dans sa douche. À avoir envie que toujours quelqu’un soit accroché à moi.

J’en suis surtout venue à me fermer la gueule. À ne pas dire «je t’aime». Même le plus innocent des «je t’aime». Comme s’il était incriminant, parce qu’il fait fuir les autres. J’en suis aussi venue à ne pas démontrer d’affection. À avoir peur de coller quelqu’un toute la nuit, à ne pas toucher les gens, à ne pas embrasser les gens, à ne pas appeler personne, à ne pas inviter personne dans ma douche et à essayer de ne pas m’attacher aux gens. Pour éviter le décisif moment où il va falloir que je m’ouvre la gueule. Et je n’arrive pas à l’éviter. Je finis toujours par rester passé le premier métro, par écouter des films à deux toutes les fins de semaine, à embrasser les gens et à les coller. Une fois de temps en temps, qu’on ne s’y m’éprenne.

Alors j’ai envie de le dire. Rien d’incriminant. Rien de sérieux. Rien de trop gros. Rien qui veuille dire «on va se marier, avoir des enfants et dormir ensemble six pieds sous terre». Juste parce que je suis bien. Juste parce que je suis attachée. Juste parce que j’ai envie que ça dure plus que deux semaines. Juste parce que peut-être, après l’été, on pourrait se revoir.

Ça bloque. Ça sort pas. Fuck. Fuck toute. J’crois. Je comprends pas. J’comprends pas pourquoi ça repousse les gens. «Chtaime» un peu, caliss, ça peut tu s’arrêter là ? Au pire on est pas obligé de s’aimer tous les jours. Juste quand ça nous tente. Le soleil est beau, t’embrasse bien, j’suis bien pis j’ai peur que tu meurs, est-ce qu’on a le droit ? De l’amour un peu libre, tout nu et volatile, mais pas «d’amour libre», ça me tape sur les nerfs, j’m’excuse.

Mon petit cœur, ma petite broue, à force de s’écorcher les genoux sur l’asphalte chaude, a fini par perdre son sang froid. Au creux de ma carapace, ça m’arrive d’avoir les genoux qui shakent un peu pis les dents qui claquent. Parce que je vous frencherais drette-là, pis que ça serait cool. Parce que je vous laisserais pleurer sur mes épaules et entre mes seins toute la nuit, même en ayant rien à dire, juste en vous flattant le dos. Parce que je vous laisserais vous accrocher à moi comme des paresseux pis que je vous porterais, comme mes enfants. Ça me dérangerait pas de vous faire des massages toute la nuit pour que vous soyez bien et que vous mouriez pas. Mais ça se dit pas, ces affaires-là. Peut-être on pourrait faire semblant pis s’aimer quand même. J’suis quétaine, j’sais. Fuck. Fuck toute.

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