Journal du samedi (Sang III)

by salomelandry

Une autre semaine qui commence, le cœur au bord des lèvres, jamais loin de la toilette, à maudire cet utérus minable.

Réveillée ce matin par le soleil qui est encore plus haut dans le ciel que lorsque je me suis endormie mais surtout par les crampes qui me coupent le souffle. Ça y est ; elles arrivent. Je plante mes ongles dans le matelas, refoulant mon envie de hurler. La première coulée épaisse et foncée arrive, je cours au toilette mettre mon diva cup. Il ne reste plus qu’à attendre. Les contractions s’enchainent, durent entre quelques secondes et quelques minutes chaque, chacune me déchirant le ventre, poussant mes yeux dans le même trou, levant mon cœur jusque dans ma gorge et engourdissant tout le reste. Des mains chaudes sur le bas de mon ventre ; le remède du temps d’une position. Lui bouge, se rendort, fini. Elle, la douleur, se pointe le nez, encore.

Les clopes et le mal de ventre s’enfilent, rien à faire, ça passe, j’oublie presque. Mais la fatigue reste : au même moment, entre mes jambes, mes minces réserves de fer s’échappent. La nicotine embourbe mon corps, le relaxe et le rend amorphe. Je suis molle, au moins je n’ai plus mal. Je lis, pour oublier que je n’arrive pas à bouger, que bientôt il faudra que je fasse quelque chose de ma journée. Impossible ; je ne ferai pas mes travaux aujourd’hui, je ne verrai personne, je ne ferai rien.

Une douche frette plus tard, une centaine de clopes plus tard et plusieurs siestes plus tard, je me décide à me bouger le cul. Je me décide à sortir de cet appart’ inconnu et chaud, suant. Dehors, le soleil plombe et m’agresse. Les pas s’enfilent difficilement, je me demande comment je vais faire pour aller au théâtre pis aux deux partés-d’ados-alcolo après. Sais pas. Je n’irai peut-être pas, peut-être j’ai le gout de me morfondre un peu dans le creux de ma chambre. En marchant sur le rythme de Days n’ daze je fais des listes de ce qui me trotte dans la tête et j’oublie presque mon corps en loques ; Éric Lapointe dans un gros cœur sur ma cuisse au Sharpie, le détail de mon tatou de chat que je comprends pas, le gros «OI» au Sharpie étampée sur ma cuisse, mes mains sales, ma tente envolée et brisée, mes souliers qui ne tiennent plus en un seul morceau, mon compte en banque dilapidé, le capitalisme, le colonialisme, les paciflics, les hippies, les balançoires de la place-des-arts, la cacophonie, les quelques personnes qui composent ma haine et les personnes à qui j’ai des choses à dire. Dans ma tête, j’écris des dialogues-de-comment-dire-des-choses-sérieuses-tout-en-ayant-l’air-un-peu-détachée-mais-pas-trop-quand-même. Le problème, c’est que l’autre peut jamais lire dans ma tête et donne jamais la bonne réplique. À quoi ça sert de pratiquer criss.

Contretemps, toujours des contretemps. Pas le temps d’aller chez moi. «Maman vient me rejoindre et amène moi du linge parce que le mien est tout tâché de vin, je sais pas boire je me renverse tout dessus.» Je bois des cafés avec ma meilleure-amie-du-primaire-secondaire : «Avec qui tu couches ? Moi avec lui.» Deux p’tites criss, la vibe est cool, j’ai presque pu mal au ventre, je me sens juste mal dans ma peau. J’prends ma carcasse pis je le traîne sous l’orage jusqu’au point de rendez-vous. Le linge est laid, je le mets pareil pour faire plaisir, mon mal de peau se multiplie par un-tétra-milliard ; endure, ma belle.

Au souper, les effluves me déchirent les narines. Je mâche, goûte et avale pareil. Je ne sais pas comment mais la bouffe rentre sans ressortir. J’apprécie presque. Je penche la tête : ma bedaine-de-règle-amplifiée-fois-mille-par-mon-short-fuckin’-laid me donne envie de brailler. Suis grosse, je veux me fondre dans le plancher ou sombrer sous une cape d’invisibilité comme celle d’Harry. Madame douleur revient, mon visage se crispe sans laisser paraître la douleur qui le déforme en dessous. Je discute quand même avec ma mère qui me dit que je suis mélangée dans mes histoires de cœur parce qu’il faut pas coucher avec l’autre la première fois. De toute façon, presque chaque fois, je pense pas à après, je pense pas qu’un lendemain est possible. Une fois de temps en temps je suis surprise et j’ai envie de revoir la personne, pour plus. Une fois de temps en temps je ne m’enfuie pas pour le premier métro.

Il est minuit. Écrasée sur le plancher froid de la salle de bain, la bouche entrouverte, j’attends que mon intérieur déglutisse. Mon ventre est gonflé, j’ai l’air enceinte. Sauf que je suis en train de me vider de mon sang. Je pense aux avortements. À l’avortement. La succion, le fœtus détaché et tué. Sauf que c’est qu’un embryon, qu’il reviendra, peut-être. Mon ventre et mon œsophage se contractent, je relève la tête, ça sort. La bouche béante, j’attends que ça finisse. Je crache, me nettoie et retourne dans mon lit. Nue, la serviette sous les fesses, je me retourne de tout bord tout côté pour essayer de dormir. Je passe mes mains dans mes cheveux, comme quand j’étais une petite fille, comme la petite fille que je suis toujours. Les bébés.

Le soleil me réveille encore. Dimanche. Brunch. Fête des mères. Pas de fête des avortées. Je traîne ma carcasse, mon épave, jusqu’au brunch, en retard. Chez ma famille bourgeoise, les coupes de champagne et de vin s’enfilent. Je noie mes menstruations, peut-être, trop ivres, elles oublieront leur devoir et s’en iront dans les limbes.

Toute la journée, j’avale sachant très bien que tout retournera probablement dans le bol de toilette. Poutine, salade, vin, champagne, petits pains au lait, tout.

La soirée est encore ponctuée de haut le cœur, de maux de tête, de maux de yeux, de maux de ventre et de faiblesse dans les genoux. Pas de vomi, je guéris.

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