À sang, à femme et à chat (texte I sur le sang)

by salomelandry

Si j’avais su ce que c’était d’être une femme, j’aurais probablement choisi d’écrire sur les chats ou encore d’être autre chose. Un homme, peut-être. Mais je ne crois pas.

Le chat est l’animal le plus noble qu’il soit. Peut-être la femme est-elle la créature terrestre la plus étrange qu’il soit.

Mes chats rôdent dans la maison, la queue balançant et volant derrière eux, parfois en point d’interrogation ou toute droite et bien pointée. Chaque matin, trop tôt, la petite androgyne vient poser ses pattes sur mes hanches et me mordille les doigts. Elle a faim et continuera de m’étendre son poil dans la face jusqu’à ce que je la nourrisse. Pourtant, moi, j’entends un gros «je t’aime».

Puis l’autre compagnon arrive de bon train, couine et éternue. Trouvé sous la neige alors qu’il n’était qu’un bébé, il a pris l’habitude de dormir le ventre contre le calorifère et de nous suivre partout.

La plus vieille et la plus névrosée est une belle femme et une belle folle. Prendre des marches sur les moulures du plafond la passionne, elle se tord pour se coucher et si vous ouvrez l’oreille, quelques fois la nuit vous l’entendrez pleurer avec des élastiques dans la bouche, comme si elle tenait un bébé dans sa gueule.

Quand je rentre tard le soir, mal et bouleversée, la petite androgyne m’attend à la porte. La caresser me calme : si elle n’était pas là, je grimperais dans les rideaux à sa place.

Le chat est aussi l’animal le plus littéraire et poétique. Son corps bouge en vague et berce des mots jusqu’à la pointe de ses oreilles. Je le regarde et le trouve beau, imprévisible, indépendant, jazz : parfait.

J’aurais probablement été un chat si la vie n’avait pas fait de moi une femme car être une créature si étrange est ce qu’il y a de plus lourd et j’ai les épaules qui flanchent facilement.

Si j’avais su ce qu’était d’être une femme, j’aurais probablement quand même écrit sur les femmes et pas sur les chats. Mais la création, en tant que femme, est difficile. Je n’ai pas le loisir ni le luxe d’être un homme.

Parce que quelques jours par mois je me lève avec du sang jusque sous les seins, l’air de m’être roulée dedans. Je baigne dans le sang et je n’ai pourtant pas la force de me lever de mon lit, la douleur me paralysant. Je pleure, je crie et me crispe. Rien à faire, attendre que la contraction passe. La douleur crue se rend jusque dans mon anus, dans mon bas de dos et parfois derrière les genoux. Je les déteste, je les déteste ces règles et pourtant je les attends chaque mois : «suis-je enceinte, suis-je enceinte ? L’avortement, je ne pourrai plus.» Encore se demander où ils ont rangé le dernier.

La création demande une tête vide. Or, pour une femme, la création permet de se vider. Je n’écrirai jamais de grandes thèses, de grandes œuvres et de grandes études : je dois d’abord me concentrer à tuer mon désir de maternité, à ne pas être mère et à endurer la douleur. Une vie autour d’un utérus : voilà ce qui est réservé aux femmes.

Il y a des jours où je ne peux pas lire, des jours où je ne peux pas jouer de guitare et des jours où je ne peux pas écrire. Parce que j’ai mal, que je vomis mes menstruations et que j’ai la tête ailleurs : a-t-il vraiment mis un condom, ais-je été bonne, aurais-je la force d’étudier demain ou même de parler avec cette douleur qui me tue de l’intérieur.

Être une jeune fille c’est aussi de se réveiller un matin avec cette même coulisse de sang jusqu’au genou : être devenue une femme. Tu es une femme. Les poils, tu n’y as plus droit, que ce soit sur les jambes, sous les aisselles ou sur le pubis. Ah et en parlant de celui-là, tu vas devoir t’occuper de ton sang : t’intoxiquer avec des tampons ; pas de serviettes, ça pue trop et encore moins de Diva cup, mettre tes mains là c’est pas très propre.

Être devenue cette jeune fille c’est aussi de devoir faire attention à ce que tu projettes : trop masculine, ça ne va pas du tout, personne ne te mariera ; être trop féminine, ça ne va pas non plus, tu auras l’air d’une vraie conne. Va à l’école mais ferme ta gueule, lis beaucoup plus que les hommes mais ne le dit pas, écris et pense mais ne le dit pas, joue de la musique mais ne dépasse surtout pas les hommes, tes préoccupations principales doivent être le magasinage et le maquillage : la consommation, un art pour toi et rien d’autre.

Apprendre la peur et que la peur. Apprendre à faire semblant que tu es belle mais ne les laisse pas te voir sans ton cache-cerne : la fatigue, une honte. Apprendre à laisser ta place à tout le monde, n’importe quand, aux hommes. T’es qui toi ? Retourne à la maison. Les femmes sont mieux sous barricades, on les garde ignorante et alors, elles ne se rendent pas compte. Elles se rendent pas compte.

Le jour où je serai mère, ma vie sera terminée. Car lorsqu’on est mère, on est plus rien d’autre. Le père, lui, reste humain. Je devrai apprendre à évoluer dans le jaune-pisse et le brun-caca en refoulant mes pensées créatrices car elles feront trop mal : je ne pourrai les exécuter. Faire le ménage, faire la vaisselle, donner le bain, s’occuper des enfants, faire les lunchs, ramasser le vomi, essuyer les pleurs, retourner se faire fourrer par le boss pour mettre un morceau de pain sur la table, sucer son homme, ne pas avoir le temps de lire ni d’écrire et contempler tout ce qu’on aura jamais.

Une femme est mère, fiancée, femme à marier, belle et serviable avant d’être une femme.

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