Grosse[s] Boule[s], etc.

Des histoires soft sexu de boules, par Salomé Landry

Month: April, 2015

Bloody sexe

Tombe en amour. Un jour tu trouveras ton prince charmant. Un jour ce ne sera plus pareil. Quand ça va être le bon, tu vas le savoir. Un jour, tu vas être heureuse.

C’est ce qu’on m’a dit depuis toujours. Avant même que je saigne pour la première fois. J’avais, comme toutes les autres, le destin tout tracé de m’accomplir par le biais de l’amour. Je suis tombée dans le piège et j’avoue encore tomber dans le piège. Faire semblant d’être complète à deux, question de saigner un bon coup. Pas entre mes jambes cette fois-ci, mais dans ma poitrine.

Je tombe encore dans l’illusion des lèvres, des baisers, des tounes tristes, des caresses et des becs dans le cou. Faire semblant, toujours faire semblant. Pour ne penser qu’à ça et être paralysée. Ne plus avoir le même flux de mots, vouloir écrire comme avant et ne plus pouvoir. Parce qu’on a dans la tête des épaules, un dos nu, des fesses et un petit ventre. Un nez et des idées radicales, des patchs. Comme un album photo interne. Des photos que l’on aurait prise pour se souvenir du bonheur, des photos qui font offices de mots doux et de chansons. Des photos que l’on a le droit d’utiliser pour se masturber le soir, même si l’on a baiser déjà aujourd’hui. Une fois, deux fois puis trois. Six fois. Neuf fois. Comme des bouches sur des sexes. Tout en même temps : des bouches sur des sexes, des dents sur des seins, des morsures dans le cou, des frenchs essoufflés, des ongles dans la chair, des marques dans le dos, des coups de bassin par devant et par derrière, des langues. Tout, tout, tout jusqu’au sang.

Des draps tâchés, tous les mois.

De l’encre, du sang et des plaies de tatous. Des aiguilles qui te transpercent la peau, qui te coupent la chair, qui font du bien. Du sang menstruel. Résultat de douleurs violentes au ventre qui ne se calment qu’avec l’orgasme ou le sperme. Du sperme. Collé sur les draps. De la sueur et de la puanteur. Les petits plaisirs et de la douleur. C’est beau non ?

C’est beau non ? Oui c’est beau mais c’est pas comme ça que tu trouveras le bonheur ; au bout de ton sang. Celui du baiser doux de ton chevalier-prince qui vient te sauver de ton insignifiance, que tu sois endormie, emprisonnée, pauvre, trop belle pour être vue par tous. Celui dont tu n’as pas la clé. Impuissante.

Impuissante face à un corps qui ne t’appartient plus, face à une destinée que tu ne choisiras pas, face à des idéaux qui te sont donnés, face à une condition qu’on t’a imposée comme punition d’être simplement née.

Même si ta douce moitié mange tes croutes de pizza, te flatte le dos jusqu’à ce que tu t’endormes, te réveille à coups de becs dans le cou, t’embrasse pour te dire bonne nuit, t’aime même si tu pompes ta clope avec l’allure d’un train-vapeur, qu’elle aime tes chats, tes seins pas pareils pis ton petit frère, le plus dur c’est d’apprendre à te donner une claque dans face pour te rappeler qu’aucun chevalier-prince ne vaut la peine que tu l’attendes pendant des années dans la peine et la misère pis que t’as le droit de trouver ton bonheur au bout de ton sang, si ça te tente. Que le sperme collé dans tes draps est peut-être un beau souvenir crasse mais un beau souvenir pareil. Que tes bleus qui enflent et que tes plaies sur les mamelons sont peut-être un symbole d’amour trop dur mais un symbole d’amour pareil. Sur la même lancée, tes sous-vêtements tachés de sang son aussi beaux que tes autres bobos : c’est ton sexe qui pleure la féminité, les bonnes baises et qui crache sur le patriarcat, comme ton petit cœur qui saigne.

À sang, à femme et à chat (texte I sur le sang)

Si j’avais su ce que c’était d’être une femme, j’aurais probablement choisi d’écrire sur les chats ou encore d’être autre chose. Un homme, peut-être. Mais je ne crois pas.

Le chat est l’animal le plus noble qu’il soit. Peut-être la femme est-elle la créature terrestre la plus étrange qu’il soit.

Mes chats rôdent dans la maison, la queue balançant et volant derrière eux, parfois en point d’interrogation ou toute droite et bien pointée. Chaque matin, trop tôt, la petite androgyne vient poser ses pattes sur mes hanches et me mordille les doigts. Elle a faim et continuera de m’étendre son poil dans la face jusqu’à ce que je la nourrisse. Pourtant, moi, j’entends un gros «je t’aime».

Puis l’autre compagnon arrive de bon train, couine et éternue. Trouvé sous la neige alors qu’il n’était qu’un bébé, il a pris l’habitude de dormir le ventre contre le calorifère et de nous suivre partout.

La plus vieille et la plus névrosée est une belle femme et une belle folle. Prendre des marches sur les moulures du plafond la passionne, elle se tord pour se coucher et si vous ouvrez l’oreille, quelques fois la nuit vous l’entendrez pleurer avec des élastiques dans la bouche, comme si elle tenait un bébé dans sa gueule.

Quand je rentre tard le soir, mal et bouleversée, la petite androgyne m’attend à la porte. La caresser me calme : si elle n’était pas là, je grimperais dans les rideaux à sa place.

Le chat est aussi l’animal le plus littéraire et poétique. Son corps bouge en vague et berce des mots jusqu’à la pointe de ses oreilles. Je le regarde et le trouve beau, imprévisible, indépendant, jazz : parfait.

J’aurais probablement été un chat si la vie n’avait pas fait de moi une femme car être une créature si étrange est ce qu’il y a de plus lourd et j’ai les épaules qui flanchent facilement.

Si j’avais su ce qu’était d’être une femme, j’aurais probablement quand même écrit sur les femmes et pas sur les chats. Mais la création, en tant que femme, est difficile. Je n’ai pas le loisir ni le luxe d’être un homme.

Parce que quelques jours par mois je me lève avec du sang jusque sous les seins, l’air de m’être roulée dedans. Je baigne dans le sang et je n’ai pourtant pas la force de me lever de mon lit, la douleur me paralysant. Je pleure, je crie et me crispe. Rien à faire, attendre que la contraction passe. La douleur crue se rend jusque dans mon anus, dans mon bas de dos et parfois derrière les genoux. Je les déteste, je les déteste ces règles et pourtant je les attends chaque mois : «suis-je enceinte, suis-je enceinte ? L’avortement, je ne pourrai plus.» Encore se demander où ils ont rangé le dernier.

La création demande une tête vide. Or, pour une femme, la création permet de se vider. Je n’écrirai jamais de grandes thèses, de grandes œuvres et de grandes études : je dois d’abord me concentrer à tuer mon désir de maternité, à ne pas être mère et à endurer la douleur. Une vie autour d’un utérus : voilà ce qui est réservé aux femmes.

Il y a des jours où je ne peux pas lire, des jours où je ne peux pas jouer de guitare et des jours où je ne peux pas écrire. Parce que j’ai mal, que je vomis mes menstruations et que j’ai la tête ailleurs : a-t-il vraiment mis un condom, ais-je été bonne, aurais-je la force d’étudier demain ou même de parler avec cette douleur qui me tue de l’intérieur.

Être une jeune fille c’est aussi de se réveiller un matin avec cette même coulisse de sang jusqu’au genou : être devenue une femme. Tu es une femme. Les poils, tu n’y as plus droit, que ce soit sur les jambes, sous les aisselles ou sur le pubis. Ah et en parlant de celui-là, tu vas devoir t’occuper de ton sang : t’intoxiquer avec des tampons ; pas de serviettes, ça pue trop et encore moins de Diva cup, mettre tes mains là c’est pas très propre.

Être devenue cette jeune fille c’est aussi de devoir faire attention à ce que tu projettes : trop masculine, ça ne va pas du tout, personne ne te mariera ; être trop féminine, ça ne va pas non plus, tu auras l’air d’une vraie conne. Va à l’école mais ferme ta gueule, lis beaucoup plus que les hommes mais ne le dit pas, écris et pense mais ne le dit pas, joue de la musique mais ne dépasse surtout pas les hommes, tes préoccupations principales doivent être le magasinage et le maquillage : la consommation, un art pour toi et rien d’autre.

Apprendre la peur et que la peur. Apprendre à faire semblant que tu es belle mais ne les laisse pas te voir sans ton cache-cerne : la fatigue, une honte. Apprendre à laisser ta place à tout le monde, n’importe quand, aux hommes. T’es qui toi ? Retourne à la maison. Les femmes sont mieux sous barricades, on les garde ignorante et alors, elles ne se rendent pas compte. Elles se rendent pas compte.

Le jour où je serai mère, ma vie sera terminée. Car lorsqu’on est mère, on est plus rien d’autre. Le père, lui, reste humain. Je devrai apprendre à évoluer dans le jaune-pisse et le brun-caca en refoulant mes pensées créatrices car elles feront trop mal : je ne pourrai les exécuter. Faire le ménage, faire la vaisselle, donner le bain, s’occuper des enfants, faire les lunchs, ramasser le vomi, essuyer les pleurs, retourner se faire fourrer par le boss pour mettre un morceau de pain sur la table, sucer son homme, ne pas avoir le temps de lire ni d’écrire et contempler tout ce qu’on aura jamais.

Une femme est mère, fiancée, femme à marier, belle et serviable avant d’être une femme.