Los libros

J’ai ouvert les yeux, après cent ans. Je suis restée couchée un moment à observer le plafond, la bouche pâteuse, les yeux collés. J’étais nue mais j’avais quand même chaud sous mes couvertes de plumes. J’ai senti mon tsoudbras, c’était horrible. Je me suis levée pour me regarder dans le miroir : j’avais les cheveux sales et la face grasse. Quand même, je n’avais pas envie de me laver, levée. Je suis retournée sous les couvertures, là où c’était le feu, et elles puaient aussi, couchée.

C’est qu’il y avait bien longtemps que je ne m’étais pas lavée. Les semaines de fous s’enfilent et ne me laissent même pas le temps de penser. Je gère des crises, je gère mes crises, je me lève et me recouche en zombie, je pleure, je bois, je bois, je bois, je mange et je vomis. Chaque jour, puis chaque semaine, puis chaque mois.

Je rentre chez moi, tard, soule. Je fixe le mur et je m’endors. Je ne pense pas. Je dors quelques heures avant d’entendre le cadran sonner et d’avoir envie de rester là pour toujours, comme dans un lit-cercueil. Je me lève quand même, mange une toast qui me décape le cœur, me le lève et me le retourne avant d’aller m’engouffrer dans le bus, avec les gens qui sentent le parfum. En classe, j’écoute les gens parler de livres, de livres et puis de livres. Qu’a-t-il fait celui-là puis celui-là ? Que penses-tu de cette forme de narration en lien avec la symbolique de ce lieu-là ? Et puis selon-toi est-ce que Virginia Woolf est impressionniste ? Le colonel Chabert, Une chambre à soi, La femme indépendante, Le deuxième sexe, une mort très douce, Le quatuor à cordes, W ou le souvenir de l’enfance, Joie, Lettre au père, Antigone, L’Écume des jours, Tandis que j’agonise… Oui voilà, j’agonise. J’agonise et songe à tout lâcher. Je regarde mon sac à dos, il ne manque plus que quelques vêtements, je serais prête à partir. Toute seule, le pouce levée, je mourrais peut-être de faim ou d’overdose d’héroïne. Au pire je ne le saurais pas. Sinon, j’écrirais. Oui voilà, faire le tour du monde avec mes mots, ma plume et mon cahier. Juste mes yeux, mon corps et mon intelligence.

Le tour du monde avec mes mots féminins. Ne plus agoniser de féminité et manger de la terre. La bouche toujours aussi pâteuse, les mêmes envies de bière et de vin, la rousse, la noire, le blanc, le rosé et le rouge. Dormir chez tout et n’importe qui, avec tout et n’importe qui, revisiter ma carcasse puis m’endormir sur une carcasse disparue, remplacée par des mots, par mes mots. Mes mots masculins qui abordent la féminité, l’accord parfait de mon androgynie. Revoir Beauvoir, Woolf, Pelletier, Goldman, Cardinal puis Sand. Me pencher sur la question de mon sexe qui m’habite et me pousse à travers les mots, à travers mes premiers jets. Car tout est premier jet, je ne sais pas comment travailler. Je m’installe, consulte mes organes et vomis cette féminité.

Regarde comme je suis belle, regarde comme je suis bonne. Non, non. Il n’y a que moi, mes vergetures et mes grosses boules pour vivre entre l’alcool, la musique, les mots et mes dessins. Je m’enracine dans ce qui n’est pas et je repose le pied, une fois de temps en temps, parmi vous, me rendre compte que l’impulsion m’habite plus que la rationalité. Quand mon paradis loin de vous devient un enfer, je me rassure avec le rationnel. Parce que je ne sais pas ce qu’est d’être une femme, je ne sais pas ce qu’est d’être un homme. Je ne connais que les crampes menstruelles et les seins qui gigotent. Je cherche entre les livres et ma tête et je ne trouve pas parce que je ne veux pas. Je ne comprends pas pourquoi je suis inférieure et vulnérable, je ne suis qu’une femme, rien de plus ou de moins. Ou peut-être ne suis-je pas une femme ? Parce que je ne veux pas d’enfant et que je suis égoïste. Personne d’autre que moi ne pourra me déchirer le ventre.

FÉMINISTE FRUSTRÉE, FÉMINISTE FRUSTRÉE, FÉMINISTE FRUSTRÉE.

Oui, puis non, puis oui, puis non, pas du tout, loin de là. Je dors, je dors, je dors pour ne pas dormir, au final. Je pense, je pense, je pense pour oublier puis me souviens que je suis inférieure, que mes mots sont «féminins». Ils sont beaux, je trouve.

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