Ébauche 1: Au féminin

by salomelandry

Je déteste les gens qui parlent bête, les gens qui mettent des points à tout. Ce qu’ils ont à te dire est plus important que toi, il sont plus important que toi, de toute façon.

Je déteste les gens qui mettent tout au féminin. Des petites shorts. Une oreiller. Une autobus. Une colt 45. Une polaroïd. Ça grince dans mon oreille, ça me donne envie de crier. Ça me donne envie de leur dire que même word sait que c’est masculin, lui qui n’a pas de culture, qui n’a rien. J’ai envie de les envoyer chier. Comment veux-tu que je vive en paix avec moi même quand j’ai l’impression que d’une phrase à l’autre, tu vas changer le genre de tout ce que tu touches. Voudrais-tu changer mon genre à moi en même temps ? Donnes-t-en à cœur joie.

Si je suis aussi irritable par rapport à ces choses, c’est que je suis une poupée de porcelaine.

J’ai horreur de mon drap contour qui débarque de mon matelas. Les gens qui pilent sur mon bordel. Les gens qui me disent quoi faire. Les gens qui complètent mes phrases. Les gens qui concluent pour moi. Les gens qui savent mieux que moi ce que je vais dire, ce qui est arrivé. Les lignes de maquillage croches. Les gens qui touchent à ma musique. Des yeux sur mes pieds. Des yeux sur ma bouche. Un ongle mal coupé. Une peau morte sur le bord de la lèvre. Avoir froid au pied. Me faire regarder quand je mange. Me faire fixer. Me faire fixer pendant que j’orgasme.

Toutes des choses qui viennent me chercher dans mon fort intérieur, qui font monter en flèche mon insécurité et ma colère. Des choses qui viennent me triturer le sexe, qui font souffrir mon entre cuisse.

Parce que j’ai déjà, à un moment donné dans ma vie, eu besoin que l’on prenne soin de moi comme d’une enfant malade. Que l’on vienne me cherche le vendredi avant-midi pour m’inviter à faire du bricolage et à manger trois pâtes. Que l’on me donne une pilule avant le coucher pour que je ne pleure pas toute la nuit et une autre le lendemain pour que je ne tremble pas dans mon coin toute la journée, les larmes aux yeux. J’ai eu besoin que l’on m’apporte des couvertures la nuit parce que je tremblais de froid en pleurant. J’ai eu besoin que l’on aille me chercher du jus d’orange plutôt que du café pour que je ne m’efface pas au creux de mon lit.

On est venu à mon chevet me porter des chocolats et des crêpes que je n’ai pas mangé avec appétit. On a du m’aider à faire ma toilette et me déshabiller complètement. On a du me lover au creux d’un lit d’hôpital, barreaux de chaque côté pour que je ne m’enfuie pas, comme dans un berceau. Pour me protéger, de moi.

J’ai du être un bébé dans un corps de grande fille alors que j’avais toujours été une adulte dans un corps d’enfant. J’ai du demandé à mon ex-copain de venir me voir chaque jour, de passer des heures au téléphone à prendre de mes nouvelles, de descendre les barreaux de mon berceau et de m’aider à marcher. J’ai du appeler mes grands-parents et mon ex-copain pour leur dire comme si de rien n’était que je m’étais suicidée, que j’étais devenue folle, enfantine, dans le fond de mon lit d’hôpital. J’ai passé 3 semaines à faire l’aller-retour entre mon lit et le divan, enfouie sous mes couvertes, un ex-copain qui me flattait les pieds.

Un jour on m’a sortie de mon lit, je ne pouvais plus être une enfant.

Devenue jeune adulte, après avoir été un bébé naissant, j’ai fait semblant d’aller à l’école. Chaque matin j’ai appelé mon ex-copain en pleurant, lui disant que je ne pouvais pas. Il m’invitait, chaque fois, me préparait des pâtes et me foutait la paix, que je joue aux jeux vidéos seule dans son sous-sol. Jusqu’à ce que je l’appelle en criant, les larmes aux yeux, qu’il me flatte le dos pendant une heure, qu’il m’embrasse la joue et me serre contre son coeur avant de me reconduire chez moi. Chaque jour le même manège, chaque jour la même patience.

Une patience humaine. Deux patiences humaines à boutte. BOUM.

J’ai appris à faire semblant d’être belle, d’être en santé. J’avais perdu mon acolyte de malheur et j’avais toujours le même gout acre au fond de la bouche. J’ai coupé mes cols de chandails, je me suis mises à ne porter que des décolletés. Pas de colliers, que des foulards lousses et un manteau jamais zippé jusqu’en haut. Rien qui ne me touche, rien qui ne me rappelle qu’un jour, je suis morte. J’ai commencé à me lever le matin sans vomir, à boire dans un abreuvoir, comme tout le monde. J’ai fait du sport pour être capable de toucher mes orteils, à nouveau. J’ai développé de l’appétit et un gout pour ce que j’avalais. J’ai réussi à reprendre du poids. J’ai caché ma peau verte et mes cernes, je me suis fait une belle coupe de cheveux. J’ai fréquenté des garçons qui jouent aux hockeys. J’ai acheté des talons hauts et des vêtements à la mode. J’étais pareille que toutes les autres ; pour la première fois de ma vie j’avais l’uniforme, enfin. Je n’ai jamais été aussi normale qu’après ma mort.

Jusqu’au jour où j’ai commencé à détester cette fille dans le miroir.

Je n’avais pas de visage, je le construisais chaque matin. Mon vrai visage était ravagé par les antidépresseurs, j’avais la peau grise, des cernes noires foncées, des lèvres mangées et sèches, un cou marqué de coups de corde, des sourcils mous et sans expressions, les pupilles dilatés, une bouche qui régurgitait chaque matin. Mais jamais on ne m’a autant complimenté.

J’ai passé des heures chaque jour à me construire un beau visage, avec de la couleur, une forme et de l’expression.

Je venais de renaître, d’avoir été lancée dans le monde des adultes alors que j’avais besoin d’affection et de doudous. Psychologiquement, j’ai revécu mon secondaire un. Je me suis cherchée, je me suis trouvée, aux antipodes de celle que je prétendais être.

En cachette, j’ai écrit sur les enfants et sur mes anges. J’ai vidé mon cœur d’amour ranci et j’ai bâti celle que je suis.

Aujourd’hui, je pense à celle que j’étais avant. Avant que je renaisse, après ma naissance, avant aujourd’hui. Je pense à celle qui pleurait et qui frappait son copain. Je pense à celle qui se croyait Juliette. J’y pense et je me trouve ridicule. J’avais quatre ans, j’avais peur de tout.

Je pense à la blondasse qui fait semblant et j’ai envie de pleurer. Une chevelure blonde qui cache la merde. Une princesse de la douleur.

Et je me regarde aujourd’hui, dans toute ma simplicité. Mon corps rond et chaleureux qui se laisse bercer par ses pulsions. Mes seins fermes et tombant qui font objet d’une obsession, mes fesses sensuelles à travers mes jarretelles noires, mon sexe humide, plus tourmenté que jamais. Le temps qui a effacé les marques sur mes cuisses, sur mes poignets et sur mon cou. Mon gris de face qui s’est estompé. Ma tête et mon moi intérieur qui se laisse aller. Enfantin et téméraire, je n’ai plus peur de rien.

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